Sainte Cécité
- laulalberth
- 11 avr.
- 6 min de lecture

Une présence me réveille. J’entrechoque les deux pierres. Le son rebondit sur les murs, les objets et les corps. Je m’écholocalise. Le chat sort de la pièce et je me rallonge. Depuis le premier jour où le soleil ne s’est plus levé, le 19 décembre 2024, l’humanité a vacillé. Trente ans se sont écoulés. Une inquiétude s’est installée.
Le plus dur, c’est au réveil. Parfois, j’oublie mon état. Les paupières grandes ouvertes, dans l’obscurité, j’attends le lever du jour comme quand j’étais enfant. Mais rien ne vient. Même en pleine après-midi, quand, le soleil sur ma peau, je lève la tête et je le fixe, je ne le vois plus.
Comment en est-on arrivé là ? Comment ont-ils pu faire ça ?
Les croyants ont crié au jugement divin. Les scientifiques ont parlé d’une épidémie, d’un virus, ont accusé les pesticides. L’eau a été contaminée et a causé une cécité mondiale. Tout le monde y a été de son explication. Les complotistes s’en sont donné à cœur joie. Les masculinistes ont accusé les femmes, comme toujours. Mais la nature, elle, n’a fait aucune distinction de genre. Mâle et femelle s’équivalent, en pleine lumière comme dans l’obscurité.
Pour moi, l’explication est simple. Nous n’avons pas voulu voir. Nous ne voulions pas voir. Nous ne verrons plus. Le saut évolutif a été brutal mais nécessaire. La nature a limité la dangerosité de notre génération.
Je caresse les deux pierres que j’ai gardées en main. Cette puce et cette application d’écholocalisation sont géniales. Implantée dans le cerveau en moins de 15 minutes, elles requièrent tout de même un temps d’adaptation. Certains y renoncent. Mais si on persévère, les efforts en valent la peine. L’écholocalisation m’a redonné goût à la vie. Je sais que le prix est exorbitant. Tout le monde n’y a pas accès. Le pire ? Cette technologie existe depuis longtemps. Mais pas assez rentable, à l’époque. Trop peu de malades. Les associations de personnes malvoyantes sont montées au créneau. La polémique a enflé les podcasts et les webradios pendant quelques jours, puis a été étouffée par les médias. Les riches sont tous passés sur les tables d’opération des robots médicaux à commandes vocales. Quand nous sommes devenus aveugles, nous nous sommes rués sur les intelligences artificielles. Heureusement qu’elles étaient là.
J’entrechoque les deux pierres en direction d’Alma qui dort à mes côtés. Mon cerveau recrée les courbes de son corps. J’imagine la couleur de sa peau, de ses cheveux, de ses ongles. Je n’y tiens plus. Je pose les pierres sur la table de nuit, me retourne et me colle contre son dos. J’inspire profondément. Son odeur corporelle me remplit les narines. Alma est belle. Elle sent l’écorce mouillée. C’est la seule fille qui me transporte aussi loin, au fin fond d’une forêt ancestrale. Je nous imagine nus, voyants et seuls au monde. Je passe mes journées à la regarder. Je me nourris de sa féminité. Si seulement, je l’avais connue et vue avant ce jour fatidique.
Comment ont-ils pu faire ça ? Je leur en veux. Quand j’y pense, une colère monte en moi. Je serais capable du pire et ils l’auraient mérité. La prison est trop douce pour ces gars-là. Comment ont-ils pu à ce point profaner le corps féminin et nous mener à la ruine et au chagrin ?
Je me serre contre Alma. Elle grogne. Mes cuisses se collent aux siennes. Ses fesses remplissent mon bassin. Alma est une merveille. Elle complète à la perfection mon corps maladroit. Je me sens gauche sans elle. J’envie son échoagilité. Et j’aime sentir ses jolis pieds froids contre les miens. Je me redresse et approche mes oreilles de ses jambes. Je claque des doigts et mon cerveau crée un schéma détaillé de ses chevilles et du bracelet qu’elle y porte. Je les embrasse. Alma frémit. Ce goût sur mes lèvres m’enivre. Je me rallonge contre elle. Je passe mon bras et prends sa main. Longues et fines, j’aime les sentir sur mon corps. Quand Alma me prive trop longtemps de ses caresses, je serai capable de tuer.
Tuer les coupables. Comment ont-ils pu à ce point profaner le corps féminin et nous mener au chagrin ?
Mais Alma n’est pas qu’un corps, aussi beau soit-il. Alma, c’est un rire en éclats qui vous allume le cœur. C’est un toucher espiègle qui vous invite au bonheur. C’est une voix acidulée dont chaque mot sucré se déguste en une joie intense. Alma, c’est une âme pure qui vous sauve du désespoir et d’une vie misérable. Sans elle, tout est noirceur et néant. Elle est ma lumière malgré l’obscurité du monde. Quand je suis seul et que je pense à elle, une joie si forte me saisit que je pleure comme un enfant. Avant elle, j’étais un tas de chair et de muscles, un morceau de bois à la dérive sur les eaux d’une humanité aveugle et agitée. Avant elle, je cherchais ma virilité dans la compétition et la violence. Aujourd’hui, grâce aux préceptes de notre guide, notre âme sœur, je l’ai trouvée dans la protection et l’assistance.
C’est grâce à Alma que je l’ai rencontrée et retrouvé la foi. Je suis devenu une âme frère. Comment ont-ils pu à ce point profaner le corps de notre guide, notre âme sœur ?
Malgré mes sollicitations, Alma ne se réveille pas. Dans son sommeil, elle me repousse. Je m’écarte en douceur. Le sommeil est sacré. La parole le dit. Il n’a pas à être profané. Je remonte le drap et je m’assoie sur le bord du lit. Alma m’a dit non. Je l’ai compris et je renonce comme me l’a enseigné notre âme sœur. J’attends le consentement, seule garantie d’un véritable plaisir des sens. J’attends et je renforce le désir de m’unir à Alma dans un partage consenti. J’ai renoncé au désir de prendre par égoïsme. Dans la maîtrise de mon corps et de mes pulsions, je suis digne de l’enseignement de notre âme sœur. Quand Alma consent, je le sens. Je le sais. Son corps s’électrise. Ses mains m’agrippent. Ses muscles se raidissent. Sa peau se tend sous mes caresses. Les signes du consentement ne trompent pas. Ils annoncent un plaisir partagé. Tout ceci, je l’ai mieux compris depuis l’obscurité. Depuis que je ne vois plus l’objet de mon désir, je perçois mieux les sentiments des autres. J’ai découvert un monde de partage joyeux et satisfaisant.
Avec Alma, nous avons décidé d’avoir cinq enfants. Il faut remplacer notre génération coupable. Ils seront tous voyants et éduqués selon les préceptes de notre âme sœur. Ils respecteront le vivant sous toutes ses formes. Ils verront de leurs yeux, sans écran, sans média, sans intermédiaire. Ils réussiront là où nous avons échoué.
Quand je pense à ces hommes de ma génération, qui ont profané, voilà trente ans, le sommeil de notre âme sœur et abusé de son corps, une incompréhension me plonge les yeux ouverts dans mon obscurité. Une solitude m’envahit. Imaginer ce qu’ils lui ont fait me coupe le souffle. Droguer, soumettre, abuser, violer, filmer. L’insoutenable m’étreint le cœur. Alors je récite les mots saints. Le sommeil est sacré. Il n’a pas à être profané. Dans son sommeil innocent, nôtre âme sœur a enduré le martyr, la joie au cœur. Comme le dit la parole, à son réveil elle a constaté les stigmates sur son corps. Mais elle n’a pas maudit. Elle n’a pas crié. Elle n’a pas pleuré. Elle a parlé. Dans l’obscurité du monde, elle a parlé. La peur l’avait quittée. D’abord, elle a parlé à ses sœurs. Puis, elle a parlé à ses frères. Elle a ouvert une voie. Elle a séparé les brebis des loups. Une brebis leur avait échappé. D’autres en feraient autant. Je veux suivre la voie de notre âme sœur.
J’attrape mes deux pierres d’écholocalisation. Je me lève du lit. Je ressens le besoin de prier. Aujourd’hui, je parviens à bénir le premier jour où le soleil ne s’est pas levé. Dans mon obscurité, j’ai rencontré notre âme sœur.
Je m’approche du portrait accroché au mur. Une gravure sur bois en trois dimensions. J’allume un bâton d’encens. Une odeur fraîche et terreuse de bois ancien me chatouille les narines.
J’entrechoque à nouveaux mes pierres juste devant le portrait. Et le beau visage de notre âme sœur m’apparaît. Elle me sourit. Dans le noir, je réponds à son sourire. Elle se révèle à moi. Ces grands yeux muliériles en appellent à ma virilité, celle qui protège, qui assiste, qui relève, qui donne, qui écoute, qui respecte, qui partage.
Je prie et remercie notre âme sœur Gisèle, Sainte Cécité, qui, dans l’obscurité, m’a montré la voie et réconcilié avec ma virilité.



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