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L'heure des proies (nouvelle)

  • laulalberth
  • 21 mars
  • 6 min de lecture

J’avais raison ! s’exclame le professeur dans son laboratoire, au milieu de ses étudiants qui le dévisagent. Les témoignages affluent, ici même, à l’Institut d’Études Zoologiques. Ils concordent tous et confirment ma théorie ! Le monde scientifique cessera de me rire au nez ! C’est à une vision nouvelle des équilibres naturels du vivant qu’invitent tous ces faits. Nous allons enfin dépasser le darwinisme. Nous entrons dans une nouvelle ère.

Cela n’arrivera jamais. Nous ne laisserons pas faire.

Regardez cette vidéo canadienne ! La femelle Grizzli, au milieu de la rivière, est en position de chasse. Debout sur ses pattes arrière, elle scrute la surface de l’eau. Voyez ! Quelques rares saumons lui passent entre les jambes. Et pourtant, elle renonce ! Oui, elle renonce ! Je l’avais prédit, s’écrie le professeur ému. Regardez ! Elle s’en retourne sur la berge. Elle renifle les fleurs printanières. Le choix est précis. Le geste, délicat. Un pissenlit ! Elle cueille un pissenlit. Où va-t-elle ? Mais oui ! Un hibiscus baumier à feuilles sèches. Très bon choix, ma fille ! Ses feuilles contiennent près de 30% de protéines.

Coïncidence. La femelle n’avait pas envie de poisson. C’est tout. On ne peut en tirer aucune conclusion valable.

Et là, regardez ! Une vidéo d’un apiculteur français. Il filme une colonie de frelons asiatiques tueurs d’abeille. Les frelons s’approchent des ruches puis, contre toute attente, ils s’éloignent. Ils renoncent à s’attaquer aux abeilles. Incroyable, n’est-ce pas ? Le professeur visionne la vidéo plusieurs fois, soulagé et enthousiaste.

Le verger et les fruits sucrés à proximité les auront attirés. Cela fausse l’expérience.

D’autres témoignages du monde entier nous parviennent. Il n’y a plus de doute. Même les rouges-gorges renoncent à se nourrir de lombrics. C’est la révolution du vivant ! lance le professeur dans le laboratoire. Tous ses assistants le dévisagent. Certains sourient.

Beaucoup de prédateurs ne chassent plus, continue-t-il, et modifient leur alimentation. Mais je veux en avoir le cœur net. Je suis scientifique pas journaliste. Je ne me contente pas de constater. Je vérifie. J’authentifie. D’où l’expérience suivante, dont l’idée m’est venue grâce au renard sauvage tout récemment arrivé au laboratoire. Merci la bague de traçage défectueuse ! Allons-y, s’il vous plaît ! Cachez dans l’enclos quelques racines et des restes de nourriture que le renard affectionne. Maintenant, lâchez le campagnol ! Où est mon fusil hypodermique, au cas où ma théorie s’avèrerait erronée ? Je ne veux pas perdre le rongeur. Il faut être prêt à intervenir. Regardez ! Le renard hésite. Le choix est difficile. L’instinct remonte jusqu’au bord des canines. Il se calme. Oui, il se calme ! Le campagnol est sauvé ! Le renard a trouvé le stock de nourriture cachée. Ma théorie se confirme. Et ça ! Vous avez vu ça ! Je n’ai pas la berlue ! Ce geste de la tête, vous l’avez vu comme moi. Le renard vient de lancer une racine de maïs au campagnol. J’ai vu juste. Dans certaines conditions, la coopération prime sur la compétition.

Nous sommes en laboratoire. Cela ne signifie rien.

Mettons ma théorie à l’épreuve. Je suis scientifique pas philosophe. Procédons à une deuxième expérience. Faîtes entrer 10 autres campagnols dans l’enclos du renard ! Je veux voir sa réaction et en avoir le cœur net. Attendez, laissez-moi vérifier à nouveau mon fusil hypodermique. J’appréhende un carnage. Je veux être prêt à endormir le renard. Nous ne pouvons pas nous permettre la mort d’un campagnol. Leur nombre est en baisse dans la forêt domaniale. Nous devons relâcher l’échantillon capturé, au complet. Allez-y ! Maintenant ! Et n’oubliez pas de filmer.

Quel bordel ! Je savais que les campagnols faisaient des dégâts. Là, j’en ai la confirmation. Le renard est surpris. Regardez ! Il reste impassible. Les campagnols se marchent dessus ! Ils veulent fuir. Ah ! Attention ! Je l’ai eu ! Ouf ! On a frôlé le carnage. Aucune perte, heureusement. Quel bond ! Le renard est vif. C’est toujours aussi impressionnant. Sortez les campagnols avant que le renard ne se réveille. Faites vite ! La dose de tranquillisant est faible. Je peux maintenant étayer ma théorie. J’ai tout ce qu’il me faut.

Un prédateur reste un prédateur. Vous ne pouvez rien contre ça, professeur.

Pour expliquer les changements de comportement chez les prédateurs, mes confrères en restent aux facteurs classiques limitant la prédation : perturbateurs hormonaux, pollution lumineuse la nuit, réchauffement des températures et diminution de l’efficacité d’ingestion. Mais mon expérience met en évidence un autre facteur déterminant : la régulation des populations et, en conséquence, la préservation de la biodiversité. Il est intéressant de noter que, jusqu’à présent, les prédateurs qui ont modifié leur comportement de prédation sont les espèces confrontées à une diminution du nombre de leurs proies. Leur instinct les incite alors à la préservation davantage qu’à la prédation. C’est une révolution dans la perception des équilibres naturels. Et ce sont les animaux qui nous montrent la voie et sapent les fondations mêmes du darwinisme. Pauvre Charles Darwin ! Combien de fois ne s’est-il retourné dans sa tombe devant la mauvaise foi d’une classe dominante et de scientifiques que cela arrangeait de tordre la sens de ses écrits. N’en déplaise à certains, la compétition, la prédation, la loi du plus fort, n’est pas une dominante du vivant. Elle reste occasionnelle quand les ressources sont abondantes et nécessaire à des fins de régulation. Dans le cas contraire, c’est la coopération qui prédomine, dans un même objectif : la préservation de la vie. Je peux maintenant le démontrer. On met trop souvent l’accent sur les épisodes de chasse dans la nature, comme le lion après la gazelle, l’orque après le phoque, le loup après la brebis, le lynx après le chevreuil. C’est spectaculaire ! Mais peu représentatif des comportements animaliers. Nous devons cesser de parler de prédateurs mais plutôt de régulateurs.

Et la réintroduction du loup dans le parc de Yellowstone. C’est bien la preuve de la prééminence des prédateurs.

Alors, certains d’entre vous doivent penser à la réintroduction du loup dans le parc de Yellowstone. C’était indispensable. C’est vrai. Le loup joue un rôle crucial dans le maintien des équilibres entre les différentes populations d’animaux. Sa disparition, causée par l’homme, a entraîné une surpopulation d’élans qui ont dévasté les saules indispensables à la survie des castors. Le déclin des castors a provoqué l’érosion du sol et un déséquilibre dans la biodiversité de la région. Cette désorganisation a non seulement affecté les plantes, mais aussi les poissons, les oiseaux, les insectes et les mammifères qui dépendent de ces habitats. Elle a provoqué une grande souffrance animale et végétale. Cela prouve une chose très importante. Avant d’être un prédateur, le loup est un régulateur.

Et encore une fois, on est fasciné par le prédateur ! Mais la prédation est une nécessité circonscrite à des circonstances particulières. Elle ne prédomine pas dans le vivant. Pourquoi ne parle-t-on pas davantage des insectes et des fleurs ; du poisson clown et de l’anémone ; du récif coralien et de l’éponge, des balanes fixées sur la peau des baleines ; des lichens ; des arbres et des champignons ; de l’acacia cornigera et de sa colonie de fourmis ; du pique-bœuf et du rhinocéros ; de la mangouste et du phacochère ; du blaireau et du coyote ; du ratel et des oiseaux indicateurs ; du crocodile et du pluvier ; du labre nettoyeur et des gros poissons ; des crabes et des oursins ; du gobie et de la crevette-pistolet ; du rémora et du requin ; de la grenouille et de la mygale colombienne ; des fourmis et des pucerons ? Autant d’exemples de symbiose mutualiste, bien plus courante dans la nature que la prédation ou la compétition. Il faut changer notre vision des équilibres naturels.

Et qu’on arrête de me parler de fin du monde. C’est à la fin d’un monde que nous assistons, un monde tel que l’ont construit certains hommes. Une poignée en fait, même cumulée au fil des siècles. Ils devront abdiquer ou périr. Le vivant ne tolère plus l’homme-écocidaire. Face à l’effondrement de la biodiversité, les animaux et les végétaux, eux, ont compris l’urgence et modifié leur comportement. Un monde nouveau se profile à l’horizon. Chacun peut y trouver sa place, pour peu de suivre le mouvement du vivant. Tout ceci est exaltant et passionnant, mes enfants. Je me réjouis car beaucoup de votre génération l’ont compris, contrairement à la mienne. Mais nous passerons. Vous resterez. Nous capitulerons, de gré ou de force. La vie trouve toujours son chemin.

Cela n’arrivera jamais. Nous sauverons notre monde quoiqu’il en coûte.

Une nuit profonde entoure l’Institut d’Études Zoologiques. L’assistant de laboratoire lève le bras. Un tatouage sur son biceps se révèle dans un rayon de lumière : un poing fermé dans un cercle surmonté d’une flèche inclinée pointant le ciel. Le geste est précis. La nuque du professeur se brise sur le coup. Il s’affale sur son bureau. L’assistant le traîne par les pieds jusqu’à l’enclos du renard.

Un renard est un charognard. Cela ne changera jamais. Votre corps en sera la preuve. Et informez tout ce que vous croiserez dans l’au-delà. Un prédateur reste un prédateur.

 
 
 

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