Armistice (nouvelle)
- laulalberth
- 21 mars
- 2 min de lecture

Maudite machine, pestai-je en repoussant les corps. J’étais horrifié. Je renaissais au milieu des morts pour sauver un vivant. Maudite machine. J’avais intégré le choix de la date de destination sans pouvoir en préciser la localisation. Où étais-je, bon sang ? Au fond d’une tranchée. Française ou allemande ? Un rai de lumière éclaira une capote bleu horizon. La même que la réplique que je portais. Ouf !
J’enjambai les corps en grimaçant. Pauvres gosses. Si jeunes. Un cri m’échappa. Quand je retournai l’un d’entre eux, il avait mon visage à 20 ans. Je me mis à courir. Je m’éloignai des bruits de combat. Je devais trouver le Quartier Général Français et m’adresser au Maréchal Joffre en personne.
— Nom et régiment, soldat !
— Trébuchon, 145e RI, Maréchal.
— Que voulez-vous ?
— Je viens de très loin, Maréchal. Vous devez avancer d’une heure le cessez-le-feu que vous signerez demain. C’est une question de vie ou de mort !
— Arrêtez cet homme ! Que les renseignements soumettent cet espion à un interrogatoire.
— 10h, Maréchal ! Remontez d’une heure le cessez-le-feu. Je vous en supplie ! criai-je alors que l’on m’emmenait manu militari.
Éprouvé, maltraité, seul dans ma cellule, je sortis les clés cousues tout le long du revers de mon pantalon. On m’avait tout enlevé sauf mon pantalon. Ouf !
J’avais étudié les plans de la prison dans les moindres de détails, jusqu’à la forme des vieux barillets centenaires. Le vieux matériel se conservait bien, contrairement à la camelote moderne.
J’atteignais sans trop de difficulté le bureau du Maréchal Joffre. Je m’y enfermai. La nuit était calme en cette veille d’Armistice.
Après une heure de travail, le faux était parfait. Tout y était. Signature du Maréchal. Tampon officiel de l’armée. Demain matin, le 145e RI recevrait un premier ordre du jour stipulant l’heure d’effet du cessez-le feu, puis un deuxième, le mien, demandant à tout soldat d’avancer sa montre d’une heure.
À 11h00, ce 11 novembre, on cessait de se battre. On rentrait à la maison. Le meurtre redevenait un interdit. Une minute plus tôt, on s’entretuait. Les mêmes qui s’étaient évertués à démolir toutes les normes morales et sociales pour conduire les hommes à la guerre demandaient dorénavant que l’on se fiât à leur montre. Et l’on s’y fia. Le 145e RI cessa de se battre à 10h et je sauvai mon grand-père Augustin Trébuchon du statut de dernier poilu mort au combat.
Une absurdité et un regret m’étreignirent. Un autre avait pris sa place.



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