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Entre l'écrit et la mort

  • laulalberth
  • 13 mai
  • 9 min de lecture

Il s’agissait d’un aveu. À la mort de maman, mon père m’avait avoué que les meilleurs partaient les premiers. Et depuis, pas un jour sans que je me demandasse pourquoi j’étais encore en vie.

Je passais mes journées en compagnie des morts. À mon bureau, chaque matin, tout s’évanouissait autour de moi. Les vivants devenaient des ombres et disparaissaient dans la lumière du jour. Enfin, j’étais seul avec mes morts.

Quand, au soir venu, je me réveillais, je me retrouvais au milieu d’un cauchemar. Les vivants me fatiguaient. Ma vie toute entière était un cauchemar. J’envisageais tous les moyens d’y mettre fin. J’aspirais à rejoindre les morts que je connaissais bien mieux que les vivants, sauf ma mère. J’en étais à plusieurs tentatives réelles ou écrites. Souvent, l’illusion me satisfaisait. Mais parfois, elle était insuffisante. Alors je tentais ma malchance. Roulette russe ou substances stupéfiantes surdosées. Attention, jamais je ne me serai jeté sous un train ou du haut d’un pont. Je ne voulais pas souffrir. La noyade ? Quelle horreur ! Pour moi, il fallait que la mort fût sans souffrance, qu’elle me transportât dans l’autre monde sans accroc, tout en douceur.

Mais, malgré plusieurs tentatives, rien à faire. La roulette ne voulait pas de moi et mon cœur était solide. J’avais hérité d’un excellent capital santé. C’était bien la seule chose intéressante que m’avaient léguée mes parents.

La mort anoblissait. Mais, elle n’empêchait pas l’oubli, le pire qu’il pût m’arriver. Alors, mourir jeune était la solution. C’était l’assurance d’un triomphe posthume. Ma mort affirmerait que, moi vivant, je les surpassais tous. Je me devais de la précipiter, avant qu’un autre ne prît ma place. On n’était à l’abri de rien. La compétition était rude. Le plus tôt serait donc le mieux. Et si possible, de bon matin, quand j’étais au travail en compagnie des morts. Ainsi, ils m’accueilleraient avec plus de facilité. Nous fêterions les retrouvailles pendant la veillée.

J’avais pensé à tout. Je m’asseyais à mon bureau. J’allumais mon ordinateur portable. J’absorbais une surdose de stupéfiant. Et je partais dans un autre monde. Mon cœur s’emballait. J’écrivais tout ce qui me passait par la tête pour un éventuel ouvrage posthume. Puis j’attendais que mon cœur lâchât.

Rien à faire. A chaque tentative, il s’accrochait. À quoi ? Je n’en savais rien. J’avais achevé mon œuvre.

Chose étrange. Une première fois, alors que je souffrais du cœur et pensais atteindre au but, j’entendis une voix autoritaire.

— Pourquoi souhaites-tu nous rejoindre ? me demanda-t-elle de but en blanc.

J’étais ravi. Cela signifiait que les rejoindre n’était pas exclu. En mon for intérieur, je le savais. Cette confirmation me réjouissait.

— J’ai mérité ma place parmi vous, répondis-je en souriant malgré la douleur dans ma poitrine.

— Tu es prétentieux.

— Non, c’est un fait. J’ai achevé mon œuvre. Le public est conquis. Si je meurs aujourd’hui, j’y aurais employé toute ma vie. Je peux maintenant y consacrer une mort glorieuse, la mienne.

— Prétentieux ! Une œuvre n’est jamais achevée, sauf au jour de la mort.

— C’est ce que je me tue à vous dire. Serait-il possible d’accélérer la décision ? Je souffre.

— Tu n’es pas prêt. La mort que tu souhaites, tu ne la mérites pas.

La voix se tut. Mon cœur s’apaisa. Je revenais à moi. Encore une fois, j’avais échoué. Mais je n’avais jamais été si près du but. Après quelques jours de repos, je décidai de recommencer. J’augmentai la dose. J’entendis une voix différente de la première.

— Pourquoi penses-tu mériter de nous rejoindre ? Qu’as-tu apporté à la littérature ?

— Je suis reconnu et traduis dans le monde entier, répondis-je en me tordant de douleur et en me tenant la poitrine.

— Grand bien te fasse ! Rien d’extraordinaire à ton époque. Moi, j’ai aboli la frontière entre œuvre intellectuelle et œuvre artistique, entre œuvre littéraire et œuvre scientifique. J’ai rédigé la première démonstration romanesque. Mon œuvre est devenue un sujet de Recherche. Elle est la preuve qu’il existe des vocations créatrices transgenres, notamment géométrico-littéraires. Je l’ai portée en moi si longtemps qu’elle en a épuisé mon corps. 17 ans d’une gestation difficile, suivi d’un accouchement heureux et douloureux qui m’a terrassé. Peux-tu en prétendre autant ?

— Spinoza l’avait fait avant vous avec L’Éthique, son œuvre géométrico-philosophique, criai-je.

— C’est là, ta seule défense ? Tu n’es pas prêt.

La voix venue d’outre-tombe se tut. Mon cœur se calma. Et je restai seul, vivant et perdu.

À ma troisième tentative, une nouvelle voix plus féminine m’interpella.

— Que veux-tu, étranger ? Quel est ton offrande pour oser te présenter ici ?

— Ô, maître ! Que je suis heureux de vous voir ! J’ai suivi vos traces. À chacune de mes lignes, vous étiez présent.

— Ce n’est pas ma question. Mais le sais-tu, seulement ? Je t’aime bien, fils du Diable. J’ai toujours aimé les vermines. Tu es un bon sujet d’étude. Moi, je suis le poète de la ville, des monstres, des vampires, des vieilles, des épaves, des charognes, du spleen, des fleurs, du mal. Mais je ne l’ai compris qu’à ma mort, le corps bien au chaud dans mon cercueil, l’âme accueillie en ces lieux où tu désires tant entrer.

— J’ai tout sacrifié à mon œuvre ! criai-je.

— Même ton âme, fils de démon ?

Je restai silencieux.

— Tu n’es pas prêt.

La voix disparut et je revenais à la vie, déçu. Je devais de nouveau tenter la malchance. Mais mon cœur n’y était plus. Chassé par les vivants, rejeté par les morts, effrayé par le Diable, ignoré de Dieu, je ne trouvais ma place nulle part. J’étais désespéré. Une parole de ma mère me revint. Continue de frapper et la porte s’ouvrira. Je décidai de frapper fort dès le lendemain.

Je doublai la dose. Mon cœur s’affola. Il semblait vouloir sortir de ma poitrine. Trempé de sueur, je m’effondrai sur mon bureau et roulai à terre, tremblant, bavant, écumant. J’étais devenu une bête mourante et pitoyable. Une voix résonna dans la pièce.

— Quelle est cette fâcherie ? Qui trouble mon repos ? Dois-je assister à un tel spectacle ?

— Maître, aidez-moi ! Accueillez-moi ! Je vous admire, dis-je dans un souffle. Mes lèvres se tordaient de douleurs.

— Tu ne sais ni vivre, ni mourir, et tu prétends avoir ta place parmi nous ?

— Mais je sais écrire ! criai-je à bout de force.

— Grand bien te fasse. Cela ne suffit pas. Beaucoup savent écrire. Il faut savoir vivre avant de penser à mourir. Qu’apportes-tu à la littérature ?

— J’y ai consacré ma vie. J’ai vécu pour Elle. Je lui ai tout sacrifié.

— C’est une bonne chose. Mais tu ne réponds pas à ma question. Qu’as-tu apporté à la littérature ?

— Et vous ? criai-je, à bout. Aujourd’hui, tout le monde sait que Corneille écrivait vos pièces et vous êtes, malgré tout, devenu célèbre ! Votre nom a traversé les siècles jusqu’à moi.

— Ah enfin, cela devient intéressant. La mauvaise foi et la mesquinerie. Tout ce que j’aime ! Mon matériau préféré. Sachez, cher ami, maintenant j’ai envie de vous appeler ami, depuis que vous cessez de jouer un rôle, que Pierre, ici présent, n’a écrit aucune de mes pièces. Il vous le confirmera. Il a été pour moi un adversaire et une source de grande inspiration. Il a ce génie des mots qui terrasse tout écrivain, que je lui enviais et que je tentais de copier inutilement jusqu’au jour où je compris que j’étais ce qu’il n’était pas, un homme de troupe, un saltimbanque observateur et espiègle, un voyant lucide parmi les miens, avide de leur petitesse et de leurs défauts sur lesquels ma plume s’envolait et ne s’épuisait jamais. Pouvez-vous, cher ami, en prétendre autant ?

La voix se tut. Je revenais à moi quand j’entendis une autre voix s’évanouir au loin.

— Tu exagères, Jean-Baptiste. Il faudra un jour avouer que certaines de tes plus belles tirades sont de moi. Ah ! Ah ! Ah ! Ce n’est pas grave. C’est l’œuvre qui compte. Elle naît du partage et de la confrontation. Nous ne sommes que des véhicules. L’œuvre nous manipule à son gré.

En milieu d’après-midi, je me réveillai, allongé au sol, en sueur et blême. La vie était tenace en moi. Je renonçai à mourir pour de bon. Tout ceci ne servait à rien et ne menait nulle part. Je restai de longs mois faible et incapable d’écrire une seule ligne. Je renonçai à toute substance stupéfiante. Je venais de comprendre que je devais m’offrir corps et âme à mon œuvre. C’est elle qui déciderait de ma vie et de ma mort. Cette compréhension, ce lâcher-prise, m’accabla. Je tins le lit plusieurs semaines. Mon état s’aggravait. Un matin, je ne parvenais plus à respirer. Une douleur électrisa ma poitrine. Je sombrai. Ma main s’agrippa aux draps. Une voix vibrante résonna dans la chambre.

—  Pauvre homme ! Il meurt de ne pas avoir bien vécu. Quelle tristesse pour un écrivain !

— Qu’est-ce que bien vivre, Maître ? demandai-je.

— Tu es écrivain et tu ne sais pas ce que bien vivre signifie. C’est pitoyable ! C’est la première et la plus importante des choses que doit écrire et transmettre un écrivain. C’est là, tout le fond de la littérature : comment bien vivre en ce monde.

— Mais notre monde est absurde. Vous le savez mieux que quiconque. Il n’existe aucune manière de bien vivre. On ne peut que survivre, d’une façon toute aussi absurde. Reste l’écriture. Et j’affirme que, moi plus quiconque, ai permis à mes contemporains de fuir l’absurdité de leur existence. Chaque jour, je les entends vanter mon œuvre et mes milliers de pages écrites. Ils ont bien raison. Je l’ai mérité.

— Des milliers de pages écrites pour rien. Tu n’as rien compris à mon message. Ai-je seulement été clair ? Je commence à en douter. Il ne faut pas fuir l’absurdité de notre existence. Il faut au contraire l’accepter et vivre en paix avec notre insignifiance. Pour la simple et bonne raison que de l’absurdité du monde a jailli notre humanité. De l’hostilité du monde nait la fraternité. De la surdité du monde fleurit l’imaginaire. De l’imaginaire surgit l’humanité. Ma propre mort en est la preuve. Connais-tu une mort plus absurde que la mienne, toi qui veux provoquer la tienne ? Et regarde la fraternité qui en a résulté. Les hommes ne sont jamais aussi unis que dans le deuil.

— Les hommes et les femmes, Maître.

— Bien sûr ! Y a-t-il besoin de le préciser ?

— À mon époque, oui. C’est nécessaire.

— Tu vis donc à une belle époque. Pourquoi souhaites-tu la quitter si vite ?

— Je n’ai plus rien à écrire. J’ai donné tout ce que j’avais en moi. Et la vie m’est devenue insupportable.

— Quelle tristesse ? Comment un écrivain peut-il parler ainsi ? Un écrivain, plus qu’un autre, doit savoir vivre. La vie le féconde à chaque instant. Toi, tu écris. Très bien. Mais tu n’es pas un écrivain si tu ne sais pas vivre et être heureux de vivre.

À ces paroles, je me mis à pleurer sans pouvoir m’arrêter. À chaque sanglot, ma poitrine se déchirait et je croyais mourir. Mais j’étais encore et toujours vivant. Faible, anéanti, mais vivant.

Je renonçai à convoquer les morts. Leur compagnie m’était devenue insupportable. Je me rapprochai des vivants. Monique, ma concierge, pour commencer, que je remerciais de prendre des nouvelles et de me rendre service de si bon cœur depuis que j’étais affaibli par la maladie. J’avais été odieux avec elle, allant jusqu’à la renvoyer à son inculture. J’avais honte. Mais elle semblait avoir effacer ce mauvais souvenir de sa mémoire. Je fus surpris de constater que cette brave femme était, en fait, un puits de connaissances aussi exotiques que le nom d’une plante aquatique ou d’un outil de chantier, d’une recette pâtissière ou d’un bijou féminin. J’observais son œil rieur devant mon ignorance. Je restais muet devant sa facilité à me souffler la fin d’une phrase qui me résistait. Ma concierge avait lu tous mes livres. Elle maîtrisait mon style à la perfection et se délectait à me souffler le mot qui me manquait. Je méritais bien son œil moqueur. Je souriais à son arrivée. Un poids m’accablait à son départ. Son rire franc et sincère me manquait quand elle était absente. A son contact, je décidai de renoncer, pour de bon, à la mort. Comme jamais auparavant, je voulais vivre. Je désirais quitter ce lit qui m’entravait. Je m’imaginais sortir de cette ville, ce quartier parisien que j’habitais depuis ma naissance. Je me voyais parcourir à pied la belle campagne française et me nourrir de soleil, de temps, de gens, de liberté. Je me mettais à apprécier ce sentiment nouveau. À mon grand étonnement, je décidai que je n’emporterais aucun moyen d’écrire. Je songeais même à me casser les doigts. Je rejetais cette pensée excessive. Mais c’était décidé. Je n’écrirai aucune ligne jusqu’à mon retour de ce grand tour de France. Un an sans écrire. Un an et marcher, manger, dormir et voir, rencontrer, écouter. Comme jamais auparavant, je voulais vivre. Je voulais vivre toutes les vies écrites dans mes livres. Je parlai de mon projet à Monique. Son grand sourire et ses applaudissements me montèrent les larmes.

— Vous êtes trop sensible. Je comprends pourquoi vous êtes écrivain, me dit-elle.

Je relevai la tête soudainement.

— Qu’avez-vous dit ? demandai-je en séchant mes larmes.

— Vous êtes trop sensible. Je comprends pourquoi vos livres me touchent autant. Vous êtes un hypersensible dans le déni. Vous avez bâti votre vie comme une carapace. Les rayons de votre bibliothèque sont de véritables tranchées. Vous vous retranchez. Vous vous réfugiez dans vos livres pour fuir et ne pas souffrir. Je me trompe ?

Je restai coi, cueilli. Une émotion très forte ébranlait mon corps tout entier. L’effort pour la contenir était surhumain. Monique m’observait. Elle comprenait. Elle lisait en moi avec tant de facilité.

— Laissez-vous allez. N’ayez pas honte de vos larmes. Lâchez prise, me souffla-t-elle.

A ces mots, je m’effondrai. Des larmes baignaient mon visage. Mon corps convulsa. Mon cœur s’arrêta. J’avais compris comment il fallait vivre. Je pouvais maintenant mourir.

 

 


 
 
 

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